BEX & ARTS

Portraits des pionnier·e·s
André Raboud

«Il n’y a pas de point de départ ou d’arrivée, juste une continuité.» Qu’André Raboud nous pardonne, lui qui signe ces mots tirés d’un ouvrage qui lui est dédié et qui s’intitule «Retour aux sources». En effet, si l’on contredit son propos, c’est pour mieux remonter aux sources de la saga Bex & Arts. Et il se trouve qu’il en est la pierre angulaire, en tandem avec Suzanne Cadosch. Une rencontre en 68, des liens qui se tissent et qui vont les amener à orchestrer la première partition de la Triennale bellerine en 1978.
«Avec Suzanne, on a tout de suite sympathisé. Quant à son mari, Pascal, il est devenu mon meilleur pote, quelqu’un de si proche qu’on n’avait même plus besoin de parler», confie l’artiste qui, distinction rare pour un Suisse, a été salué en 2017 par le Prix de la Fondation Gianadda décerné par l’Académie des Beaux Art à Paris.
Comment a germé cette belle idée de sortir les sculptures des ateliers et galeries pour leur offrir un jardin? D’expériences précédentes qui s’étaient gravées dans sa tête : Gambarogno (Tessin) et ses statues monumentales en 1968, d’expos d’artistes d’aura internationale au parc Mon-Repos à Lausanne, organisées par le galeriste Henry Meyer dans les années 70.

Quant à son carnet d’adresses, il regorgeait de grands noms, dont Angel Duarte, Olivier Estoppey, Bernhard Luginbühl, René Moser… André Raboud assumera la lourde tâche de gérer les expos de 78, de 81 («Sculpteurs romands»), de 84 («Sculpteurs suisses»), avant de passer le relais à son cousin Nicolas Raboud, commissaire de la manifestation jusqu’en 2011. «C’était un travail qui me prenait beaucoup de temps. Cela devenait trop lourd à porter.» Au rayon des regrets, il en avouera un: «J’aurais voulu avoir Jean Tinguely. Malheureusement, il n’était pas disponible. Il m’avait promis une œuvre pour l’édition suivante. La vie en a décidé autrement, puisque, entre temps, la mort l’a happé.»
Né en 1949, André Raboud saura très vite quel est le feu qui consume son cœur. A 14 ans, il confie à son père valaisan et sa mère française qu’il veut être artiste. Sans succès. On l’incitera à faire un apprentissage de décorateur. Et c’est par ce biais-là que, clin d’œil du destin, il va découvrir sa vraie vocation. «On m’avait demandé de réaliser un décor en trois dimensions pour une vitrine. J’ai récupéré des bouts de ferraille dans les entrepôts de l’entreprise Giovanola à Monthey, je me suis mis à les souder et ça a provoqué l’étincelle. Je suis tombé dans la sculpture et je n’en suis plus ressorti.»
Sa carrière démarre sur des chapeaux de roue. Première expo en 1969 à Monthey, première expo parisienne en 1975 à la galerie Marie-France Bourély… Ouvert sur le monde et sur les autres, sa trajectoire sera pavée de rencontres aussi déterminantes que fortuites. «De ce côté-là, j’ai toujours eu énormément de chance. J’ai croisé le chemin de Suzanne de Coninck, historienne de l’art attachée au musée d’Art moderne de Paris. Elle tenait une galerie où elle exposait notamment Constantin Brancusi. 

Elle me commande trois sculptures monumentales à exposer et les trois ont été vendues!» A Thonon, à la Maison de la culture, on lui présente l’écrivain Michel Butor. Une amitié forte se tisse. Elle se concrétisera par une œuvre commune, un livre paru sous le titre «Sculpture 1969-1999» : «Lorsque j’ai fait appel à lui, il m’a rétorqué qu’il n’était pas critique d’art. Il m’a alors suggéré de lui confier les photos des œuvres présentées pour qu’il rédige les textes. Ensuite, c’était à moi de faire coïncider ses écrits avec les différentes images.» Un sacré joueur, l’ami Butor…
Sacré, un mot qui trouve son écho dans toutes les œuvres de ce poète qui dialogue avec les pierres, les modèle pour en faire jaillir l’indicible, pour donner chair à l’émotion. «J’ai eu deux révélations fortes. La première lors d’un voyage au Guatemala, sur le site maya de Tikal, en pleine forêt vierge. Quand j’ai pénétré dans cet immense temple, j’ai été comme pris de frissons, je me suis dit il se passe quelque chose. J’ai ressenti une présence, une sorte de résonnance, comme si j’entrais en contact avec l’univers. La seconde, c’était dans la cathédrale de Chartres. A l’intérieur, un organiste jouait. Là encore, j’ai été saisi par une sensation d’élévation indéfinissable.» Tailler, donner un souffle de vie à des matériaux inanimés, ériger des stèles, des monolithes qui dialoguent avec le ciel, créer des volumes qui transcendent la pesanteur, tel est l’inlassable quête de cet artiste qui n’a de cesse de réinventer ses mythologies personnelles.
Gitan amoureux des îles, il aime à se nourrir d’ailleurs pour s’affranchir, se libérer des entraves et plonger dans l’inconnu. Tobago, Belize, les petites Antilles, le Japon où il a séjourné durant 2 ans et demi, Madagascar, tels sont, parmi d’autres, les échappées belles qui ont nourri la géographie intime de ce passionné d’art et d’ailleurs qui promène ses valises entre Saint-Triphon et Tarascon.

Suzanne Cadosch André Raboud Aimé Desarzens